Portfolio
Il est 7h à Tokyo. La ville est en effervescence, le cœur économique de l’archipel nippon bouillonne. Dans le métro, les acteurs de ce film d’un genre nouveau ne se parlent pas et ne se regardent pas. Certains sont concentrés sur leurs consoles de jeu dernier cri tandis que d’autres lisent le journal sur leur téléphone mobile. Le silence et la pudeur. Voici les premières impressions que le Japon a suscité chez moi. Dépourvue de MP 3 et de portable, c’est tout naturellement que mes yeux se baladent dans le wagon. Ressentant la gêne alentour que mon regard provoquait, je décidais de baisser les yeux.
Je me mis à regarder les pieds de ces Japonais. Il y en avait de toutes les couleurs et pour tous les goûts. À plat ou bien en talons, plutôt décontracté ou strict, chacun avait son style. Je m’amusais à regarder tous ces pieds qui s’offraient à moi. À chaque arrêt, de nouvelles chaussures apparaissaient dans le compartiment. J’étais excitée de toutes les découvrir et je m’imaginais pour chacune d’elles des histoires extraordinaires.
Au fur et à mesure de mon séjour au Japon, je n’avais qu’une obsession : traquer les pieds !
Mes yeux et mon objectif s’étaient habitués à cette chasse à la chaussure. Et je ne suis pas rentrée bredouille... De Tokyo à Hiroshima en passant par Kyoto, j’ai traîné mes baskets sur tous les trottoirs, les supermarchés et les temples, pour immortaliser ce qui allait devenir un véritable portrait de la société japonaise. Je pouvais passer des heures sur un banc en attendant que de fabuleuses chaussures surgissent dans le paysage.
Finalement ces morceaux de godasses parlaient bien plus que les japonais eux-mêmes. Chaque chaussure, chaque orteil était devenu pour moi comme un recueil de confidences intimes. On pouvait, en regardant par terre, comprendre l’ambiguïté de ce pays et ce fabuleux mélange de traditions et de modernité. Tiraillée entre les carcans traditionnels et l’avenir futuriste, la société japonaise, ou plutôt les pieds japonais, ne cessait de m’étonner.
La série de photographies « Le Japon Pas à Pas » dévoile les pieds
des jeunes écolières, des geishas, des sumotoris, des businessmen, des pêcheurs mais aussi ceux de cette faune d’adolescents déjantés. En posant mon regard par terre, j’ai voulu sortir des clichés et m’amuser. Finalement, à mon retour, j’ai compris que ces images pouvaient, à elles seules, symboliser ce que j’avais vu du Japon: une société stratifiée et hiérarchisée qui pouvait, à chaque instant, basculer dans un univers décapant et complètement délirant.
Ashi signifie pied en japonais.
Charline Redin

